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Hommage à Marc DAUTRY - Décédé le 12 juillet 2008
« Le dessin est la probité de l’art »
J.D. Ingres
Je savais l’inéluctable issue… et pourtant j’ai reçu la nouvelle avec saisissement ! « Marc Dautry est mort ! »
Un instant interloqué, un flot d’images et de sentiments se bousculèrent…
Jeune sculpteur balbutiant, j’allais le voir régulièrement pour avoir un avis sur mon travail… mais aussi et surtout l’interroger…, m’interroger !
Homme de la parole, appuyée de références incontournables sur l’histoire de l’art, il était impressionnant de certitudes… agaçantes !!
Je devais avoir 25 ans, il avait dépassé la quarantaine, c’était déjà un artiste référent, sculpteur, maître du burin… Je revois l’homme chaleureux, accueillant à la jeunesse… mais inflexible, avec ce ton parfois un peu biblique et cette voix de gorge rugueuse soutenant ses propos et apportant solidité à la démonstration…
Je n’ai pas été l’élève de Marc Dautry, je n’ai pas partagé toutes ses analyses, mais j’ai reçu et je garde de lui l’exemplarité d’un parcours et la transmission à mes yeux de quelques valeurs fondatrices à l’aube d’un millénaire vagissant.
D’abord, une manière de ne jamais se défaire d’une conviction, quel qu’en soit le prix ! C’est le moteur et l’essence même d’une destinée qui construit et accomplit une œuvre.
Ensuite, donner au travail toute sa place, et peut-être la première, en se rappelant cette belle formule de Bourdelle : « Le métier est à l’art ce que le charbon est à la flamme ».
Enfin, poser le passé non comme un handicap mais comme une manière de revisiter le présent en l’innervant de son talent propre…
Marc Dautry s’est toujours tenu à distance d’une époque trop bavarde dont il avait su décrypter la part de bluff, d’insignifiance prétentieuse, en affirmant une résistance à toute forme d’immédiate satisfaction dans les replis ritualisés d’un conformisme de circonstance. Il est curieux de constater qu’à Montauban, ville rebelle, son radicalisme intransigeant, trouve quelque écho et similitude dans la posture avec un Hugues Panassié ou un Félix Castan…
S’il fallait rapprocher une vie et une œuvre, pour moi, Marc Dautry s’identifie au plus intime à ces centaines de chevaux qu’il traduisit sous tous les modes… et tellement humains ! Tour à tour fougueux, batailleurs, coléreux, cabrés ou sages, apaisés, tranquilles, interrogateurs ou inquiets… Mais toujours rassemblés dans le lointain d’un regard où la bête et l’homme se confondent dans une pathétique et étrange étreinte…
Merci, Marc.
Christian André-Acquier
sculpteur
Ceux qui sont dans le vent du moment ont ignoré son œuvre, quand ils ne lui ont pas reproché de n’être pas « moderne ». Mais que peut bien être la « modernité » pour celui dont l’enfance a été bercée à la magie biblique et qui a passé son jeune temps à galoper dans les sauvages et magnifiques Cévennes ?!
Depuis quelque temps la main ne répondait plus aux besoins de l’artiste, mais par la pensée, il était toujours dans le monde qu’il avait créé.
Finies les querelles avec le monde extérieur. Seule comptait l’œuvre accomplie qu’il a parcourue récemment devant moi, sans prétention, sûrement, en remontant jusqu’à l’origine de ses premiers éblouissements. Quel privilège a été le mien d’écouter, durant ces derniers mois, ces souvenirs, ces réflexions, ces confidences, ces rappels de l’enfance et de la jeunesse qui ont fait de lui l’artiste qu’il est devenu. Je rapporterai simplement quelques-uns de ses propos, pour lui rendre hommage, ainsi qu’à Suzou qui a organisé ces rencontres.
Parmi les expériences inaugurales lumineuses, il faut compter la rencontre éblouissante de la poésie biblique. Il citait avec émotion et par cœur – l’expression est juste – Eliphas, l’interlocuteur de Job : « Je suis comme une outre pleine à éclater, les paroles se bousculent dans mon cœur » où s’exprimait sans doute ses angoisses, ses désirs d’adolescent ; ou Isaïe annonçant le Christ à qui il fait dire : « J’étais là quand tu traças un cercle à la surface de l’abîme. » Tracer un cercle à la surface de l’abîme… Quel rêve fou a-t-il formé sur cette image ? Ce jour-là, il me dit simplement : « C’est beau, ça, c’est beau ! ça vibre, ça sonne. C’est une sorte de gong d’éternité ! » Quelle ardeur dans sa voix, toute pleine de la conviction d’être dans l’essentiel…
Ce souvenir a ravivé un regret : « Graver
Les Cévennes, il les a parcourues et elles l’habitent. Il les a parcourues pour attraper des grives, cueillir des champignons, pêcher la truite, guetter le lézard, s’émerveiller du lucane ou de la gerbe de sauterelles qui s’envolaient sous son pas, dos au champ embrasser le paysage jusqu’à la survenue du cheval, saisir à son passage le mouvement magnifique, la joie de l’animal, la liberté de sa course…
Même émotion toute fraîche à décrire la centaurée chausse-trappe, ce gros soleil chardon, jaune éclatant, avec cette peau lustrée et ses piquants terribles. Son œil de poète y voit l’emblème de la crucifixion. « C’est quelque chose de si grand quand on tombe dessus tellement c’est beau et vibrant de souffrance et de beauté ! »
Et il ajoute : « C’est ce qui fait croire aux panthéistes - dont je suis - que la nature est l’œuvre de Dieu. Parce qu’il n’y a pas de phénomène sans mythe, sans évocation possible de choses beaucoup plus vastes. Rien n’est livré au vent. Tout est lié. Il faut voir les attaches. »
Ainsi passa son existence à dessiner, peindre, sculpter, suivre la ligne qui de l’intérieur construit le vivant, à chercher la jointure, les équilibres… Comment n’aurait-il pas éprouvé parfois la sensation de tomber sur ce que Dieu a voulu, de percer le secret de la création ?...
Heureusement pour ne pas perdre pied dans cette aventure-là, il y a le secours de musique… « Après le travail la musique condense, sinon vous devenez fou. Dans la vie d’un homme, il y a des paysages, la nature, il y a des seins, des cuisses, des cheveux, des choses extraordinaires, et derrière tout ça il y a un égarement : qu’est-ce que je suis ? qu’est-ce que je cherche ? pourquoi je suis là ? qu’est-ce que je fais ? Et cet égarement vous mène malgré vous sur un petit chemin tout simple où l’on peut dire l’essentiel de ce qu’on a vécu, de ce qu’on a ressenti et ça suffira peut-être, au lieu d’aller sur une autoroute où l’on déclame. Vous comprenez ? Moi j’ai très peu de penchant pour les grands discours. »
Quelle leçon pour moi qui pensais en venant apporter au malade du réconfort ! Quelle leçon de beauté et de vie !
Apprendre à regarder et voir vraiment, voilà le secret. Tout était dit déjà et de quelle façon ! quand il a gravé dans le sillage de Michel-Ange l’enlèvement de Ganymède. Tout y est dit, sans discours, de la brûlure délicieuse du regard fasciné par
C’est là-dedans qu’on l’imagine…
De ce rêve beaucoup de traces nous restent…
Merci, Marco.